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Chroniques parisiennes
Un espace sans fin A l'heure où les banlieues flambent, où la fracture sociale devient de plus en plus évidente, à l'heure des compromis inacceptables, des décisions arbitraires, d'une consommation effrénée, à cette époque de l'année, où la fête devient celle de l'oubli, l'abondance occidentale comme cache-misère, au sein d'une société en perte de repères, que reste-t-il à l'artiste? Quel espace revendique-t-il, vers quel territoire doit-il fuir, pour que, en marge de cette société, alors que l'art contemporain digère ses acteurs comme un puissant sédatif, il puisse encore créer, s'obliger à un langage universel, à partir de cette expérience unique de l'être et de ses ténèbres? Deux livres nous apportent une réponse lucide, parfois cynique, et par là-même réconfortante. L'essai d'Annie Le Brun « Du trop de réalité » (Folio essais) et le roman de Pierre Drachline « Une si douce impatience » (Flammarion, janvier 2006) sont des attaques nécessaires, des constats obligés, pour qui veut résister. Dans son essai, Annie Le Brun s'interroge, avec des talents de visionnaire, sur la vacuité de notre société, victime d'un trop-plein de réalité. Assaillis d'images, nous sommes les proies consentantes d'une mondialisation qui nous happerait, jusqu'aux retranchements les plus intimes. Que nous reste-t-il s'il reste encore quelque chose quelle part de rêve et de désir nous habite, plus particulièrement habite l'artiste, devenu par ces temps de subventions, non plus un être de l'utopie, appelé à résister, mais une sorte d'esthéticien de la société (expression du philosophe Herbert Marcuse, reprise par Annie Le Brun)? Heureusement, nous n'en sommes plus à définir ce qu'est le beau, mais malgré tout, pointe dans cet essai la nostalgie de l'épaisseur de l'être, ses zones d'ombre, à une époque où l'on se doit d'être positif, où la part de fantasme, à force d'être étalée, sans la poésie qui devrait l'accompagner, change la donne, époque qui semblerait vouloir nous ôter, par des moyens que l'auteur décortique, toute individualité. Phénomène de société, à force d'images supposées réelles (télé-réalité, choc de l'information ) nous finissons par nager dans une virtualité réelle', où la métaphore n'opère plus. « Pourquoi n'y aurait-il plus d'adolescents assez sauvages pour refuser d'instinct le sinistre avenir qu'on leur prépare ? » écrit Annie Le Brun. Pourquoi n'y aurait-il plus de jeunes assez passionnés pour déserter les perspectives balisées qu'on veut leur faire prendre pour la vie? La poésie, le sens du langage, de notre monde intérieur, devraient nous sauver, pour peu que nous nous éloignions de la cacophonie ambiante. N'y aurait-il pas alors, pour définir cet espace intime, ce territoire sans limites, endroit plus sympathique que l'intérieur d'un cercueil ? C'est là que se trouve enfermé le personnage de Pierre Drachline (écrivain, éditeur et critique littéraire), dans son roman: « Une si douce impatience ». Pas encore trépassé, il attend, la montre au poignet, dans un décompte des minutes. Une parole toute fine, pleine d'humour, d'étonnement, se développe, là se trouve une immensité à explorer: La langue devient un continent inconnu, où tour à tour, à des réminiscences, un état des lieux de notre société assez consternant, se mêlent des souvenirs plus intimes, plus fraternels, ceux de proches, de la femme aimée. Quelques douleurs, quelques perceptions physiques du personnage qui fouille encore et encore les ténèbres, nous rattachent à l'existence, tandis que, encore une fois, la langue dévoile une terre autre: celle d'un temps infini, d'un espace insoupçonné, où enfin, paradoxalement, être! L'écriture de Pierre Drachline sonne comme une sentence, comme une vérité. Nous avons besoin de ses affirmations, de ses doutes aussi, pour continuer de vivre. La poésie joue avec nous de ses plus belles métaphores, de ses écarts comme autant d'images nécessaires: Le silence et l'obscurité. Enfin ! C'est ainsi que dès l'enfance, je m'étais imaginé d'habiller un jour le bonheur. Je n'ose y croire. Il est si tard en cet automne où mon âge a jauni. Les phrases claquent: Les désirs inassouvis sont les seuls dont nous gardons un souvenir vivace. Les terrains vagues de la mémoire. L'amnésie volontaire nous soulage du reste. Autre paradoxe de l'écriture : c'est bien à ce devoir de mémoire et de vigilance que l'auteur nous oblige pourtant. Un bonheur de lecture, fait d'un espace, de peuplements inattendus, ceux de la pensée et du désir Autre rencontre, tout aussi lucide, pour cette rentrée de janvier: l'exposition (jusqu'au 28 janvier) des peintures de Bruno Verdet, à la Galerie Servandoni (7, rue Servandoni. 75006 Paris). Bruno Verdet est un artiste complet. Après être passé par le théâtre, il retiendra notamment de l'enseignement dispensé par Ludwik Flaszen, co-fondateur avec Grotowski, du Théâtre-Laboratoire, l'expression de l'art, de son unité, par le corps, une gestuelle qu'il appliquera des années plus tard à la peinture, devenue son uvre principale. Par cette gestuelle-là, il s'affranchit de l'expressionnisme abstrait, fréquente la peinture chinoise, pour trouver un vocabulaire qui lui est propre, décliné en noir et blanc. Il fonde un mouvement, le néo-romantisme, afin de redonner, à une époque d'hybridation des territoires, un sens, une assise à la peinture. La déréliction de l'homme est telle, sa quête si infinie, que l'on trouve effectivement dans les paysages qu'il nous propose, un cri, semblable à celui d'Artaud, auquel il emprunte certaines phrases, intitulés de ses uvres. Du noir et blanc émergent donc des visions insolites, un espace infini où se côtoient le tragique, une idée de la catastrophe, et en même temps, par l'espace qui s'ouvre sous nos yeux, l'espoir d'une solution. Comme un désert à traverser, des forêts brûlées, des drames auxquels la mémoire, là-encore, nous convoque. De cette souffrance, de cette révolte, nous devons parier que jaillira un élan. « Surgissent alors ce que j'appelle des paysages post-catastrophe, ravagés par l'ultra-libéralisme On se sent happé par l'abîme S'il est une chose de plus en plus difficile dans notre monde, c'est bien d'échapper à ce trouble né de la jouissance de l'horreur. J'aimerais que ma peinture traduise cela » (Bruno Verdet) Chacun à sa manière trouvera donc, en ce début d'année, le moyen de résister et de redonner du sens. Dénoncer, dire, accomplir. Il y va de notre dignité! Clotilde Escalle
in Supplément culturel et socio-politique du Tageblat, quotidien luxembourgeois.
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